Indignations, attention à leurs limites...
D’abord, pour Pierre Zaoui, philosophe, qui a notamment centré sa réflexion sur les liens entre sensations, politique et émotions, «si on doit défendre le refus de l’intolérable et le droit à l’emportement, on doit se souvenir que toutes nos irritations n’ont ni la même hauteur, ni la même histoire. Il faut se méfier de l’aigreur confuse ou du cri devenu tic.» L’indignation n’est, en effet, malheureusement pas réservée aux mouvements sympathiques.
Que fera-t-on si les opposants aux radars automobiles ou le Front national version Marine s’emparent de l’injonction de Stéphane Hessel ? L’aspect positif du rassemblement de revendications diverses sous la houlette de l’indignation a un revers, que souligne Pierre Zaoui : «La coalition de tous ceux qui se sentent très subjectivement dans leur bon droit s’est souvent construite sur le terrain affectif de l’indignation.»
Ensuite, remarque Isabelle Sommier, l’indignation «mobilise un registre surtout moral et compassionnel. Elle emprunte au répertoire de la victimisation. Il est frappant de voir comme, aujourd’hui, peu de mouvements revendiquent le droit à la colère, une émotion dépréciée dans nos sociétés. Ce n’est pourtant ni la même manière d’exprimer sa révolte, ni le même type de réception. L’indignation constitue une interpellation faite à autrui. C’est l’expression d’une émotion qui attend une réponse de celui qui est en face, alors que la colère n’attend pas.»
En outre, ainsi que le souligne Pierre Zaoui, par ailleurs ancien militant d’Act Up : «L’indignation laisse souvent croire qu’elle est toujours le début d’autre chose… Ce qui ne se vérifie pas toujours. La colère d’Act Up était une révolte froide, appuyée sur un travail de contre-expertise poussé.» Les vertus de l’indignation ne doivent donc pas faire oublier que la plupart des associations et des coordinations en lutte sur le terrain, du sida aux sans-papiers, de la réforme des retraites à celle des Universités, se battent au nom de la plus minimale raison, et non de l’émotion ou d’un grand cœur.
Enfin, ainsi que le soulignait le sociologue Eric Fassin dans un débat organisé par Mediapart le 15 novembre 2010 à la Maison des métallos, et intitulé «Quelles alternatives à l’indignation pour contester la politique migratoire ?», «l’indignation risque toujours de réactiver l’imaginaire du cœur ancré à gauche et de la raison scellée à droite». Or, non seulement la politique migratoire du gouvernement Sarkozy est sans cœur, mais elle est aussi sans raison, inique humainement, mais aussi absurde économiquement.
Le risque politique est donc grand de se laisser enfermer dans une telle opposition, qui fournit trop de munitions à une droite prête à s’emparer des accusations d’angélisme ou d’idéalisme, à brocarder les « belles âmes » et les « bien-pensants » : des accusations aussi détestables que potentiellement efficaces. Nicolas Sarkozy et Claude Guéant se nourrissent des provocations qu’ils déclenchent, du discours de Grenoble au débat sur l’islam, d’autant plus que c’est, après les échecs répétés dans le réel de leur politique sécuritaire ou migratoire, leur seule nourriture.
Si les mouvements « d’indignés », de Grèce, de France ou d’Espagne, conjurent ces trois écueils, on verrait alors apparaître un mouvement démocratique original, fondé sur ce qu’Isabelle Sommier décrit comme «l’intéressante et étrange alliance des résistants de la Seconde Guerre mondiale et de la jeunesse précarisée à l’avenir bouché, passant outre des générations considérées comme responsables d’une grande partie des maux des sociétés actuelles».
Stéphane Hessel n’a pas été le premier à incarner cette jonction, puisque le programme du Conseil national de la Résistance avait déjà été brandi, notamment par les époux Aubrac, pour s’opposer aux dégâts de l’ultralibéralisme. Mais il ne sera pas non plus le dernier, puisque les indignés de la Puerta del Sol ont, quant à eux, fait appel aux dernières figures des luttes républicaines de la guerre civile espagnole... en 1936.